10 octobre
Cette fois, ça suffit! J’en ai assez. Comme tous les jours ou presque, je suis rentrée en retard pour le repas. Heureusement, Juan est un vrai cordon bleu; il n’a pas son pareil pour confectionner les plats de son Chili natal. Aujourd’hui, il nous a concocté un curanto mer et terre de derrière les fagots, accompagné de salade mixte. Les enfants adorent. Et le petit vin de la Casa Silva complète le repas de manière magistrale. Si seulement il avait un diplôme belge, il aurait vraiment pu prétendre à un autre avenir que de peindre des bâtiments. Ou si nous avions pu disposer d’un peu d’argent au départ.
Nicolas et Caroline avaient déjà quitté la table quand je m’y suis assise. Ça ne va pas. Quand ont-ils l’occasion de partager un repas avec moi? Quand puis-je profiter de leur présence? Les voilà qui grandissent à côté de moi; mais avec moi?
-- Alice!
La voix de Juan m’a ramenée dans notre living.
-- Tu n’aimes plus mon curanto?
Il a prononcé ces quelques mots avec son accent latino, que je continue à adorer. J’ai dû faire un effort pour ne pas commencer à pleurer.
-- Si, bien sûr. C’est délicieux, mon cœur.
-- Tu ne manges pas. Ça ne va pas?
-- Si si.
Une petite bouchée. J’ai éludé la conversation. Ce n’est pas le moment. Quand est-ce le moment? Et faut-il entamer une discussion qui risque de devenir pénible et de ne déboucher sur rien de concret, sinon sur l’épanchement de mon cœur? Faut-il lui mettre tout mon mal-être sur les épaules? Avec ses activités associatives, lui aussi a trop souvent l’occasion d’être confronté aux difficultés des personnes les plus fragiles. Et lui ne se plaint pas; il semble bâti pour supporter ses vicissitudes sans courber l’échine malgré son aspect un peu frêle. Un aspect doux, presque féminin, qui m’a autant séduite que sa force de caractère, la luminosité de ses yeux noirs et l’intelligence de ses paroles lorsque nous nous sommes croisés dans un bus non loin du salar d’Atacama voici bientôt vingt ans. La conversation s’est engagée tout naturellement et a meublé une bonne partie d’un trajet sans fin. Six ans de moins que moi, pratiquement pas scolarisé, mais quelle maturité, quel humanisme!
Malgré mon engagement, mon travail au service social commence-t-il à me miner? Toute la journée, baignée dans la misère humaine d’un pays riche, d’une ville qui se veut ardente mais tombe en plein déclin économique comme toute sa région, victime du vieillissement de son industrie lourde et de la mondialisation. Une misère prioritaire pour tous ces hommes et toutes ces femmes venus travailler à la demande de notre gouvernement dans nos mines et usines aujourd’hui défuntes. Sans compter tous les suivants, attirés par un miroir aux alouettes si loin de leur Afrique natale, ou d’ailleurs. Et ce flux continue, malgré notre réalité de plus en plus grise, qui entraîne dans les difficultés quotidiennes croissantes même les familles belges bon teint broyées par notre économie. Ce sont nos ‘clients’, les déchets de notre société déglinguée. Qu’y puis-je si tout cela m’interpelle et si je me trouve régulièrement coincée au-delà de mes prestations officielles?
Je ne peux quand même pas jeter dehors ces pauvres gens qui viennent me consulter. Eux aussi ont besoin d’un médecin, un besoin criant. Beaucoup sont presque gênés de devoir venir me ‘déranger’. Un autre monde que celui des nantis, qui consultent pour tout et pour rien et se croient malheureux quand ils finissent par se faire prescrire un léger antidépresseur. Je refuse de me laisser aller à en ingurgiter. Pourtant, ça pourrait sans doute m’aider. Je dois peut-être bien cela à mes enfants, à mon homme. La mesure est comble.
Malgré tout, je devrais m’organiser pour donner du temps à mes enfants. Et éviter de rentrer énervée. Mais est-ce ma faute si c’est la croix et la bannière pour rentrer chez nous en auto chaque fois que le Palais des Congrès, de l’autre côté de la rue, abrite un événement? Les voitures débordent de partout. Je me tape des places de parking plus ou moins lointaines et interdites parce qu’il n’y a même plus moyen d’accéder à notre garage.
-- Bonne nuit, ma chérie.
Déjà huit heures et demie et je suis toujours à table. Caroline a lancé ses bras autour de mon cou pour me plaquer un bisou sonore. Quel joli sourire!
J’ai tellement peur que mes activités, et celles de Juan, n’empiètent trop sur leur éducation, qu’ils se sentent délaissés. J’ai tellement peur de les voir mal tourner. L’assurance tranquille de Juan n’arrive pas à me rasséréner totalement. Je connais à peine la nouvelle institutrice de Caroline, déjà en quatrième. Et j’ignore presque totalement ce que fait Nicolas pour ses débuts à l’athénée. J’ai confiance en Liège 1 mais sans les parents, la meilleure école ne suffit pas. Quelle motivation pour les enfants sans l’intérêt des parents? Juan veille au grain mais malgré sa sensibilité, son intelligence et sa bonne volonté, il n’a pas comme moi l’expérience et la connaissance de notre enseignement. Et je ne peux pas me reposer toujours sur lui, lui laisser toutes les responsabilités sur le dos. Et il faut bien dire que dans notre pays, on ne regarde pas un Latino avec les mêmes yeux qu’une Européenne bonne souche. À l’école, même Nicolas a dû faire face aux quolibets de la part d’autres gosses, quand pas à des discriminations de ses instituteurs parce qu’il porte à l’évidence les gènes de son père. Bientôt, les filles adoreront ses yeux sombres et sa peau légèrement bronzée. Mais que se passe-t-il effectivement pour l’instant à l’athénée? Caroline a hérité de mes cheveux blonds et semble échapper à ces attaques. Heureusement, ses condisciples n’ont pas embrayé quand une petite peste de sa classe a invectivé Juan à la première sortie de septembre.
Tout cela devient lourd, me pèse de plus en plus. Je donne un vague coup de main à Juan pour débarrasser la table puis m’installe avec un soupir d’aise feinte dans le canapé près de Nicolas et regarde distraitement le programme qui l’absorbe. Nous nous refusons à installer un appareil dans la chambre des enfants; pour combien de temps encore? Je lui passe un bras autour des épaules et l’attire un peu. Il pose sa tête un moment contre mon cou puis se retire en rejetant une mèche de cheveux aussi noirs que ceux de son père.
-- Ça va l’athénée?
-- Ouais… – sans quitter l’écran des yeux. Plus maladroite, tu meurs!
Juan s’installe aussi pour regarder la télé, avec un soupir fatigué venu du fond du cœur. Je vais tenter de m’intéresser au reportage et en laisser profiter ma famille. J’espère diluer ma lassitude, trouver un peu de calme, induire dans ma tête la paix nécessaire au sommeil.
Nicolas est allé dormir à la fin du reportage – qui nous a finalement tous intéressés. Juan et moi avons encore un peu traîné. J’ai jeté un coup d’œil sur le courrier et les journaux pendant que lui lisait la presse sud-américaine via Internet. Puis nous sommes montés dormir. Après quinze ans de mariage, je me déshabille en présence de Juan sans y penser mais lui reste amoureux de mon corps et il lui offre de petits baisers et esquisse quelques caresses presque chaque soir.
Aujourd’hui, il n’a pas insisté. Quand je me suis couchée, il a éteint la lumière et s’est tourné vers moi.
-- Toi, ça ne va pas.
Le revers de ses doigts caresse mon cou à gauche, de son côté.
-- Je suis sûrement un peu fatiguée.
Un soupir m’échappe. Il s’approche et prend en main mon épaule droite pour m’appuyer tendrement contre sa poitrine. Un léger bisou sur la joue. Ses yeux de jais scrutent l’azur des miens malgré l’intensité de la pénombre. Un azur bien troublé, je le crains.
-- Qu’est-ce qui se passe?
-- Rien!
Le comble, c’est que c’est vrai; n’est-ce pas justement cela qui me mine: le fait que tout ça soit si commun, si ordinaire?
Sa main effleure mon sein gauche d’une légère caresse et remonte jusqu’à mon épaule.
-- Tu as des soucis?
Je ne sais que répondre. Sa main glisse le long de mon corps pour frôler mon sexe.
-- Tu n’as pas ta mauvaise période? C’est la semaine prochaine.
-- Non, je n’ai rien.
Je caresse son bras jusqu’à l’épaule et son cou et lui dépose un baiser délicat sur les lèvres. Ce geste a entraîné un mouvement de mon corps jusqu’au bassin et Juan entoure ma hanche de sa main pour accentuer mon inclinaison vers lui. Mes seins frôlent sa poitrine et il adore ça. Ses lèvres couvrent mon visage et mes lèvres de baisers délicats. Je l’attire tout contre moi et il me serre plus fort. Je sens sa réaction contre ma cuisse et place la jambe droite sur les siennes. Me laisser glisser! Me laisser envahir et retrouver la paix! Juan écarte mes jambes et se glisse entre mes cuisses. Sa main me caresse le bas des reins pendant que je le guide entre mes lèvres. Sa main écrase mes fesses et me plaque contre lui tandis que sa verge s’enfonce doucement jusqu’à la garde. J’ai toujours aimé le sentir en moi. A présent, nous ondulons à l’unisson. Juan m’attire pour me placer au-dessus de lui; je résiste et l’entraîne au-dessus de moi. Ses coups de boutoir se renforcent, accélèrent et je les accompagne. J’apprécie notre échange mais quelque chose cloche. Où est le réconfort pourtant si familier de le sentir en moi, de l’entendre jouir? Je lui souris et l’embrasse tendrement sur les lèvres, les yeux fermés, sans arriver à m’abandonner totalement au plaisir. Je le maintiens sur moi, dans moi. Pourquoi n’ai-je pas trouvé l’apaisement habituel, même quand je n’éclate pas? Cette fois, c’est plus qu’assez. Il faut que je réagisse, que quelque chose se passe! Mais quoi?!
Lui n’y est pour rien. Ou bien…? Je le vois toujours aussi prévenant, dévoué à notre bien-être commun. Son enfance pauvre, douloureuse, soumise, sa jeunesse de labeur, de lutte et de religion ne lui permettront probablement jamais de changer sa ligne de conduite. Pas de révolte orageuse mais un constant souci de solidarité, d’amélioration du sort de tous, de ses congénères immigrés tout particulièrement. Combien d’heures ne sacrifie-t-il pas aux associations de soutien, aux mouvements parapolitiques! Et quel souci d’éduquer ses enfants, nos enfants, dans l’honnêteté, la tolérance, l’ouverture d’esprit! Au moins autant que moi quand, jeune médecin, je rêvais encore d’absolu et travaillais sans compter pour des ONG. Sans nous l’être dit en ces termes lors de nos longues discussions initiales, c’est sûrement un des aspects qui nous ont le plus rapprochés. Et je l’ai attiré en Europe, bien plus qu’il n’aurait songé à fuir son sort au Chili après la chute de Pinochet.
Quand Juan se laisse rouler sur le côté, le bras sous ma nuque, je m’installe dans son aisselle. Mes préoccupations floues ne m’accordent aucun répit. Tout est si compliqué même quand on cherche à vivre tranquillement, à simplement aider ceux qui en ont le plus besoin. Juan s’est endormi quand une larme s’échappe par chaque oeil, mouille ma joue gauche et mon nez avant que je me retourne entre les draps.
*
* *
20 octobre
Est-ce que je souffre de la maladie des nantis? Les enfants, Juan et moi ne manquons de rien. Nous vivons confortablement, nous sommes en bonne santé; la majorité de nos amis, surtout les Latino-Américains, pourraient nous envier. Et les enfants se comportent bien. Bien sûr, ils vivent avec leur époque, ils ne pourraient pas s’imaginer sans Playstation, gsm ou lecteur MP3, ni sans leurs clubs pour rencontrer leurs copains. Mais ils se conduisent en êtres civilisés sans rechigner, en famille et en société. Nous n’avons jamais eu de vrais problèmes dans nos rapports. Et Juan semble bien dans sa peau malgré son déracinement.
Alors, qu’est-ce qui ne va pas? Je reste là, devant ma toile, à rêvasser, à la limite de me morfondre. Mon grand-père, qui parlait wallon, m’aurait dit: "V’z èsté trop sôle d’èsse bin." Suis-je vraiment ‘trop ivre de bien-être’, en train de laisser monter un malaise diffus qui viendrait me ronger? Vais-je, sans autre raison que le stress ou le spleen si cher à nos aïeux, risquer de commencer à somatiser des soucis mineurs? Alors que j’ai surmonté les affres du décès de ma mère, qui n’en finissait pas de souffrir. A l’époque, on n’aurait pas osé songer à l’euthanasie, alors qu’on vous imbibait de morphine. Un vrai calvaire. Qui a duré des années. Et l’accompagnement du malade incombait à la seule famille. Pour un peu, nous serions allés chercher du soutien à l’église. Dans cette lutte quotidienne, nous n’avions pas place pour les états d’âme. Quand il faut se battre pour survivre, c’est un luxe qu'on ne peut pas s'offrir.
-- Maman!
Caroline a gravi l’escalier et ouvert la porte de mon atelier sans que je l’entende. Décidément! Elle a dû s’apercevoir à quel point mes pensées m’absorbaient. D’ordinaire, elle ajoute dans le même souffle ce qu’elle veut me dire.
-- Oui, ma chérie?
-- Tu viens? C’est l’heure d’aller chez Zandrine et Papy.
Onze heures, déjà!
-- J’arrive, ma chérie. Je descends dans cinq minutes.
-- Qu’est-ce que tu as fait aujourd’hui? Montre-moi.
-- Oh, pas grand-chose. J’ai juste travaillé le ciel sur ce tableau-ci. Va dire à papa que j’arrive.
Caroline s’encourt. Je devrais probablement travailler mon ciel à moi! Je le sens s’assombrir sans arriver à dénicher d’où viennent les nuages. Qui pourtant s’amoncellent. J’ai à peine séché mes larmes de l’autre nuit et voici que mes pinceaux ne recolorent pas mon moral. Je n’ai plus suffisamment l’occasion de m’en servir, mais ce n’est pas nouveau et d’ordinaire, quand je peins ou quand je sculpte (sculptais?!), je suis concentrée, absorbée, sereine. "Le monde pourrait s’écrouler, disait maman, tu ne t’en apercevrais pas."
-- Voilà, je suis prête!
Juan a sorti le monospace et les enfants sont déjà installés, ceinturés à l’arrière. Ils ne se lassent pas d’aller chez leur Papy et, pour eux, Zandrine est leur grand-mère, qu’ils adorent.
Papa n’a jamais vraiment pris sa retraite. Quand j’étais jeune, il tenait un café au centre de Hockai. Peu après le décès de maman, il a remis son commerce et acheté une ancienne petite ferme en dehors du village, où il pouvait laisser courir ses chiens et disposer de loisirs pour élever des poules et des canards. Et bricoler. Il s’en est donné à cœur joie. La ferme en avait bien besoin! Mais il n’a pas pu s’empêcher de transformer une pièce en débit de boisson. Pas pour en vivre, il est à l’abri. Pour y revoir ses amis, pour y accueillir les promeneurs de passage et faire de nouvelles rencontres. Sans lier de nouvelles connaissances et partager du temps avec d’autres, il survivrait peut-être, mais vivre... Malgré Zandrine.
De son vrai nom Alexandrine, je la soupçonne d’avoir toujours eu un faible pour papa. Elle vivait à Cokaifagne et elle a fréquenté la même école primaire que lui. Divorcée de bonne heure, elle a longuement travaillé aux cuisines d’un hôtel-restaurant à Spa. Elle en a gardé un goût développé pour la chère savoureuse, ce qui ne déplaît pas à papa. À nous non plus, d’ailleurs! Si je les laissais faire, les enfants s’empiffreraient de ses desserts, de ses tartes en particulier. Ah, sa tarte aux œufs et au sucre! Elle venait de temps en temps, régulièrement, boire un verre et manger une glace chez papa avec une amie. Je crois qu’elle a plus que nous encore souhaité la fin de maman, et pas pour sa délivrance.
Comme moi, les enfants ne se lassent pas de courir les prés et les bois environnants, de gambader le long de la Hoëgne et de patauger dans l’eau. J’ai toujours un pincement au cœur quand ils partent seuls en pleine nature. Mais combien de fois ne l’ai-je pas fait? Même vraiment toute seule, ce qui accentuait mon excitation de la découverte et de l’aventure. Ah, les bons moments! J’ai failli me dire ‘les bonnes années’; il s’en faut de peu que je me mette à penser comme une vieille!
Depuis quelques années, papa sert aussi des fricassées au lard ou aux pommes en saison et des gaufres et des tartes maison chaque week-end, de 11 à 16 heures. Quand nous arrivons, malgré la grisaille de fin octobre, la salle peine à contenir tous les clients. Le bouche à oreille assure la réputation de la maison et des citadins viennent se balader dans le coin spécialement pour le plaisir de ‘casser une petite graine’ ici. Si mon père et Zandrine se laissaient faire, ils devraient ouvrir plus longuement, plus souvent.
-- Ah, vous voilà! Bonjour, les enfants.
Caroline court, lui saute au cou et l’embrasse très fort. Nicolas se pousse contre lui et ils échangent la bise avant que Caroline n’ait quitté ses bras.
-- Ça fait du bien de vous revoir. Il me semble que vous avez encore grandi depuis le mois dernier! Bonjour, Alice. Salut, Juan.
Nous lui faisons la bise tous les deux. Quelques mots pour dire que tout va chez nous et chez lui, et il nous envoie dans l’appartement. Les enfants ont déjà rejoint Zandrine dans la cuisine. Bisous et mots de bienvenue.
-- Installez-vous. Vous voulez une fricassée ou une omelette?
Vers neuf heures, nous reprenons la route. Nous avons fait le plein d’air et de calories pour la semaine! Nous sommes allés tous les quatre jusqu’au pont du Centenaire avant de goûter avec papa et Zandrine, à la fermeture du commerce. Caroline a nourri la volaille et ramassé des œufs. Nicolas a expliqué et démontré ses cours de danse; il est mordu. Du coup, Caroline a tenu à étaler ses aptitudes au karaté avec l’enthousiasme des débutants. Puis Zandrine nous a encore préparé un dîner pantagruélique avec potage au chou-fleur, civet de biche et, évidemment, tartes au dessert. Avec l’apéro, le vin et le pousse-café, il vaut mieux que Juan ne doive pas subir un alcootest, même s’il n’est pas ivre du tout.
Nous rentrons avec des œufs de cane et de la tarte au macaron. Nicolas se réfugie entre ses écouteurs et son jeu électronique mais Caroline s’endort tout de suite. Je me sens presque assommée, saisie d’une saine fatigue. J’ai passé une journée très agréable mais un fond de lassitude ne me lâche pas.
-- Ça va? Tu ne vas pas devoir te mettre au régime?
Juan m’a fait sourire.
-- Non, je ne crois pas.
-- Tu avais l’air bien loin!
-- Ah? Pas spécialement. Je pensais à la journée. Je crois que ça nous a fait du bien. Mais je ne sais pas, c’est peut-être la grisaille, les journées qui raccourcissent à toute vitesse. Un peu plus de soleil ne me ferait pas de tort.
-- Tu as encore la bougeotte, toi!
-- Non, pas vraiment, mais tu sais bien que je ne refuse jamais un voyage.
-- Si tu veux, je peux essayer de prendre congé pour la semaine de la Toussaint. On peut aller quelque part. Les enfants sont en vacances.
-- Et moi en congé pour rester avec eux. Tu as une idée?
-- Non, évidemment. Mais on peut y réfléchir.
-- Je crois que ça me ferait du bien. Je ne me sens pas vraiment dans mon assiette ces temps-ci. Tu vois demain au boulot?
-- OK, ça va.
*
* *
3 novembre
Ah la la, quel embrouillamini! Rien ne va plus. S’il y en a qui se chatouillent pour se faire rire, moi, j’ai l’impression de me gratter pour me faire souffrir.
Je ne vais quand même pas me mettre à pleurer sur mon sort! À peine le temps de penser à un voyage improvisé et nous voilà, toute la famille, pour une semaine aux portes de Silves, l’ancienne capitale maure de l’Algarve, dans une confortable quinta. Nous découvrons la superbe côte sud du Portugal dans une voiture de location neuve. Au soleil du matin au soir depuis notre arrivée.
Je me sens un peu étrangère à l’allégresse générale depuis hier. Nous choisissions quelques cartes postales à Lagos quand Caroline a demandé:
-- Papa, je prends celle-ci pour grand-mère Zandrine?
Nicolas est intervenu.
-- Zandrine n’est pas ta grand-mère, arrête de l’appeler comme ça.
Nicolas a déjà fait cette remarque à sa petite sœur. Alors, pourquoi cette fois-ci a-t-elle trouvé un tel écho dans ma tête? Un déclic inattendu, un coup de tonnerre. Tout s’est précipité, une profusion confuse d’idées et de sentiments. Mes inquiétudes récentes ont rejailli en se bousculant. Plus question de la balade enchanteresse que nous venions à peine d’achever en haut de la falaise toute en nuances dorées et en arches sculptées par les éléments jusqu'au cap Ponta da Piedade.
Depuis lors, je ne peux pas me détacher totalement de ces réflexions. Elles reviennent m’assaillir au moindre moment creux. Caroline non plus n’a pas bien digéré la remarque de son frère cette fois-ci. Parce qu’elle mûrit? Parce qu’elle perçoit mon trouble?
Tout à l’heure, nous marchions sur l’interminable plage dorée de l’Ilha de Tavira et les enfants découvraient sur le sable de très grands coquillages que même Nicolas nous apportait avec des cris enthousiastes. Dans le lointain, nous avons aperçu deux gros chiens. Ils trottaient, trottaient et s’approchaient de nous. Pas peureux mais pas trop rassurés, nous avons dit aux enfants de se tenir calmes à nos côtés. Dans le léger malaise silencieux, Caroline m’a regardée.
-- Maman, pourquoi Zandrine n’est pas ma grand-mère?
Un coup de poing à l’estomac. J’ai repris mon souffle. Nous avons déjà évoqué cela mais que comprend effectivement une enfant de huit ans? Comment Caroline a-t-elle interprété ce que nous lui avons expliqué?
-- Ben… Tu sais bien, Zandrine n’est pas ma maman.
-- Pourquoi elle n’est pas ta maman?
-- J’aime bien Zandrine mais ce n’est pas ma maman. Ma maman, celle qui m’a mise au monde, est morte depuis très longtemps. Elle était très malade, tu le sais bien.
-- Et tu ne l’as pas soignée? Tu es médecin.
-- Papy l’a beaucoup soignée, tous les jours, et moi aussi. Mais personne ne pouvait la guérir.
-- A quoi ça sert alors d’être médecin?
Encore un coup bas. L’innocence de Caroline me tue. Elle remet à vif une plaie qui peine encore et toujours à se refermer sur un mal monstrueux, une souffrance intolérable. Je suis restée silencieuse. Juan et Nicolas m’ont regardée. Eux comprennent, chacun a sa manière.
-- Moi, je dis que Zandrine est ma grand-mère.
-- Tu as raison, ma chérie.
Elle a bien le droit d’assouvir son besoin de tendresse, de légitimité.
Je l’ai pressée un peu contre moi pour déposer un baiser sur son front. Mes viscères se sont noués. J’ai eu l’impression que je venais de renier me mère, de lui enlever son mari et de le donner à Zandrine.
Les chiens, moins impressionnants que vus de loin, ont passé leur chemin tranquillement. Au Portugal, les chiens ne sont pas agressifs.
L’heure du dernier bateau nous a ramenés au petit port de l’île. Les deux chiens aussi quittaient l’île pour le continent. Débonnaires, couchés sur le petit pont entre paquets et cordages. Leur présence a ravivé la sensation de nœud viscéral née à leur approche. Juan a constaté mon malaise et immédiatement cherché à me parler mais je l’ai arrêté gentiment. Il m’a tenue par la taille jusqu’à l’arrivée à Tavira et nous avons encore gardé le silence ensuite.
Bien sûr, pour Caroline, Zandrine est sa grand-mère. Elle n’a jamais connu ma mère et mon père vit avec Zandrine depuis plus de quinze ans. Maman nous a quittés voici bientôt vingt-cinq ans; il avait bien le droit de ne pas continuer à vivre seul. Jamais il n’a baissé les bras quand il fallait soutenir maman. Malgré son commerce, il a tout assumé. Toujours présent, toujours aux petits soins, toujours rassurant malgré son propre désarroi. Au départ de maman, papa avait largement perdu le petit bedon qui, auparavant, commençait à nourrir les piques gentilles de ses clients. Et il lui est resté fidèle suffisamment longtemps après sa mort comme de son vivant.
Sûr?
Ses clientes aussi le taquinaient au sujet de son bedon évanescent. Certaines plus que d’autres, je crois. De leur bouche aussi fusaient parfois des allusions tendancieuses. À propos de Zandrine? Et d’autres? Ah, si je pouvais me souvenir de leurs paroles!
Je deviens folle. Un petit ver n’aurait-il pas commencé à ronger ma belle confiance? Ou ma belle candeur?! Quelle mouche a pondu dans mon beau fruit mûr? Qui peut m’assurer que je ne déraille pas?
Pourquoi accorder tant de valeur à cette fidélité que je suis occupée à battre en brèche, qu’elle ait été réelle ou apparente? Et maman de son côté? Comment a-t-elle vécu? Que se sont-ils caché – ou dit? Que sait-on de ses parents?
Qu’est-ce que ça change pour moi? En quoi cela me concerne-t-il? Ai-je un droit de regard sur la vie de mon père, de mes parents? Pourquoi cela m’inquiète-t-il de me dire qu’elle n’a peut-être pas été aussi lisse que je l’ai perçue gamine, que je me suis plu à l’imaginer depuis lors? Et quel rapport y a-t-il entre ce malaise qui m’encombre et ces réflexions à propos de mon père, de son couple avec maman?
J’ai choisi la médecine bien avant la maladie de maman. Je voulais une profession de prestige. Je me suis prise au jeu et j’ai souhaité aider, soulager les gens. En cela, le drame de maman m’a sûrement influencée. Je me suis détachée du superflu, des apparences. Finies, les longues mèches blondes, vive la coupe au carré! Finies, les modes frivoles, vive les habits pratiques! Soulagée et meurtrie par le décès de maman, je me suis enfuie, jetée corps et âme dans l’aide humanitaire. Et là, au-delà des nouveaux horizons, j’ai rencontré ma soif d’aventure, de découvertes personnelles. Le monde m’appartenait. Malgré le poids du quotidien amérindien qui m’avait frappée de plein fouet, bien plus terrible et insidieux que dans mes représentations et mes craintes d’Européenne gâtée. Je me sentais concernée et je cherchais à approcher, à comprendre ces gens que je côtoyais, que je voulais tant aider. C’est d’ailleurs ainsi que j’ai entretenu ma première conversation avec Juan.
Sa personne, sa parole m’ont immédiatement séduite. J’ai eu envie de tout mettre en commun avec lui: mes idées, ma force de travail, mon corps. Pour la première fois de ma vie peut-être, j’ai eu physiquement envie d’un homme. Sans presque le connaître, d’instinct. Et je l’ai eu, tout entier. Et nous voici dans une voiture de location, avec nos deux enfants. Où sont passées mes aventures, mes découvertes personnelles? N’ai-je plus soif? Le monde ne m’appartient plus. Lui n’y peut rien. Je ne vais pas lui reprocher d’avoir tout quitté pour moi!
Même après toutes ces années, après l’avoir entraîné dans mon pays, loin du sien, qu’est-ce que je connais de Juan? Malgré toutes les paroles, tous les gestes, que sait-on de ses proches? Comme de ses parents? Lui, me cache-t-il quelque chose? Quoi? Et que sait-il de moi? De mes questions?
Un vertige me submerge. Ne suis-je pas en train de tout mélanger? De me faire du mauvais sang sans raison? De devenir nombriliste? De sombrer d’incertitudes en délires?
Je tourne en rond. Je dois me secouer!
-- Vous avez vu comme c’est beau!
La voix de Nicolas. Des nuages clairs bourgeonnent au soleil couchant. Nous arrivons au bon moment sur la côte à l’ouest de Faro pour admirer la chute du soleil dans l’océan. Son sang baigne la crête des vagues et éclabousse le ciel de couleurs lumineuses, chatoyantes, changeantes. Vais-je aussi plonger, ou exploser?
*
* *
4 décembre
Depuis notre retour du Portugal, c’est moi qui conduis Caroline au karaté. Cette décision, prise au soir de notre balade à l’Ilha de Tavira, m’a soulagée et a éclairci la fin de mon séjour en Algarve. Une manière de me forcer à partager quelques moments avec elle, peut-être un début de réponse à tous ces doutes qui m’assaillent. Et me revoilà aux urgences! Envahie de tourments passés, tout médecin que je suis.
Quand j’ai découvert Sasa inerte sur le sol de l’accès aux toilettes et que je n’ai pas réussi à le ranimer totalement, je n’ai pas pu empêcher mon esprit, mon cœur, mon ventre de s’emballer au souvenir de l’accident de Nicolas voici quatre ans. Juan l’avait autorisé à jouer avec son vélo dans le parc de la Boverie en face de chez nous pendant qu’il préparait à dîner. Peu avant l’heure dite, sans attendre son père, le gamin a traversé la rue à sens unique à bonne distance devant une camionnette. C’était sans compter sur l’automobiliste pressé qui a dépassé la camionnette et vu Nicolas trop tard. Le bruit du coup de frein et du choc a tiré Juan de la cuisine. Encore aujourd’hui, son corps se raidit au crissement de pneus. À la vue de Nicolas inerte au sol, il a couru dehors. Atterré, perdu, il s’est laissé arrêter dans son élan par un médecin sorti d’une voiture. Nicolas respirait.
Dans l’ambulance hurlante en route vers l’hôpital, il a enfin songé à m’appeler. J’ai senti mes jambes se dérober. On peut faire face aux problèmes des autres et même tenter de les aider. Mais face aux siens à soi! Désemparée, incrédule, rageuse, j’ai foncé vers la Citadelle malgré mes yeux embrumés. Je me suis précipitée à l’accueil avant d’apercevoir à un comptoir un Juan défait mais visiblement révolté. Interdiction de se rendre au bloc opératoire. Impossibilité d’obtenir des nouvelles fraîches. Nécessité de compléter des formulaires. Refus d’accepter l’absence de nos papiers d’assurance ou de mutuelle. L’hôtesse a bien voulu prendre une mesure spéciale quand elle a vu ma carte de médecin. Je me suis souvent demandé si ce n’était pas aussi parce que moi, je suis européenne et parle avec l’accent de chez nous. Des portes se sont ouvertes mais aucune nouvelle n’a filtré. Pendant un temps fou.
Heureusement, Nicolas s’en est tiré. Ses nombreuses fractures et sa forte commotion ne semblent avoir laissé aucune séquelle hormis une cicatrice encore très visible au bras gauche. Sa rééducation lui a coûté une année scolaire. Sa volonté, à neuf et dix ans, nous a tous impressionnés. Pour parfaire sa remise en forme, il a demandé à suivre des cours de danse. Comme moi, il aimait les spectacles dansés. Vu son âge, il avait un faible pour le strass des féeries sur glace. Mais il ne ratait déjà aucune retransmission de patinage artistique ou de ballet. La danse l’a beaucoup aidé à retrouver sa souplesse, à développer ses muscles de manière harmonieuse, à maîtriser sa respiration et tout son corps. Sensible à la grâce, à la force, à la précision des artistes, il rêve à présent de devenir danseur vedette. Nous sommes bien loin des transes de ce jour terrible. Quelle chance!
Mais tout cela se reproduit pour d’autres, chaque jour, comme aujourd’hui. Et bien des choses n’ont pas changé! Normalement, tout devrait s’arranger pour Sasa. Je n’arrive pourtant pas à me rasséréner. Comment, dans une grosse institution comme celle-ci, en arrive-t-on à confier le sort d’un gosse à un stagiaire pas encadré? Très vite, un médecin a confirmé mon pronostic: intoxication au CO; sans doute faudra-t-il vérifier l’évacuation des gaz du chauffe-eau.
Le stagiaire a dû chercher comment mettre en marche le caisson de décompression pendant que j’expliquais à Sasa ce qui allait se passer. Dix ans, le regard intelligent, il semble avoir compris et accepté. Mais bientôt Sasa s’est mis à hurler de mal aux oreilles et le stagiaire ne savait pas comment régler la pression interne du caisson. Aucun technicien ou spécialiste en vue! J’ai fait un très gros effort pour rester polie quand j’ai trouvé quelqu’un prêt à intervenir après avoir accosté plusieurs personnes qui n’y connaissaient rien et ne savaient où me diriger. À présent, le pauvre semble apaisé. Dans une bonne demi-heure, il devrait être délivré.
Alain, le maître de karaté, devrait arriver bientôt. À l’heure qu’il est, il doit avoir déposé Caroline à la maison comme convenu. Je suppose qu’il a immédiatement contacté les parents de Sasa. Eux aussi devraient être là. Je peux aller voir à l’accueil; y sait-on seulement, dans cette grosse machine, où trouver une personne arrivée en urgence?
Pas d’Alain en vue mais je reconnais M. et Mme N’Galiba, debout un peu à l’écart. Je les rassure immédiatement. Alain les a plus ou moins tranquillisés au téléphone mais ne pourra venir qu’après être passé chez lui. L’hôtesse d’accueil leur a déclaré ne rien savoir et dit d’attendre. Inquiets mais habitués à se soumettre aux volontés officielles, ils attendent. Tout ceci me rappelle trop Juan, arrivé premier et mal accueilli à l’hôpital. Imaginez donc: un étranger, avec son accent, en habits de travail. Je les invite à me suivre à l’accueil.
-- Bonsoir, Madame.
-- Bonsoir! Vous désirez?
-- Vous donner des nouvelles de Sasa N’Galiba. L’ambulance l’a déposé aux urgences voici plus d’une heure. Ne vous inquiétez pas, il va bien.
-- Excusez-moi, Madame, mais je ne connais pas cette personne.
-- C’est le fils de ces deux personnes, qui vous ont interrogée et que vous avez fait attendre sans leur donner de nouvelles.
-- Mais je ne sais rien, moi, Madame.
-- Vous ne savez rien! Et vous ne pouvez pas vous renseigner.
-- Mais, Madame, ce n’est pas mon rôle …
-- Comment, pas votre rôle?! Vous êtes à l’accueil d’un des plus grands hôpitaux de Liège et ce n’est pas votre rôle de diriger des parents affolés vers leur enfant admis en urgence suite à un accident?! Parce qu’ils n’ont pas la même couleur de peau? Parce qu’ils portent des vêtements différents? Parce qu’ils parlent notre langue avec un accent étranger? Parce qu’ils paraissent faibles, soumis, une proie facile? C’est une honte!
Je hurle. Je ne peux pas m’empêcher de faire un esclandre, et tant pis pour les regards incrédules ou désapprobateurs! Au diable les bonnes manières, à la fin! Du personnel administratif et médical intervient. Que m’importe? J’ai honte de cette facette de mon mileu professionnel, j’ai honte de l’humilation imposée à des êtres humains et je le crie. À la tête de tout qui veut ou ne veut pas l’entendre.
-- Voyons, madame, calmez-vous!
Un des professeurs chirurgiens que j’ai eu l’occasion d’entendre en réunion; me reconnaît-il? Je n’ai pas envie d’arrêter. Les parents de Sasa, très mal à l’aise, ne savent quelle attitude prendre. C’est en les remarquant que ma colère tombe. Dans l’immédiat, je ne les aide vraiment pas. Mais ma voix gronde encore.
-- Ces personnes sont venues prendre des nouvelles de leur fils arrivé en urgence suite à une intoxication au CO et on les fait poireauter sans leur donner des nouvelles de leur enfant. Vous trouvez ça normal, vous!
-- Non, Madame, mais calmez-vous. Qui êtes-vous?
-- Une connaissance. Peu importe. Je suis médecin et c’est moi qui ai trouvé l’enfant sans connaissance à la salle de sport. Je suis outrée.
-- Je vous comprends, Madame. Venez, accompagnez-moi. Vous aussi, Madame, Monsieur. Je vous en prie. Excusez-nous, nos services sont débordés.
Les N’Galiba ont presque les larmes aux yeux de s’entendre parler comme à des êtres humains par un responsable dans ce grand hôpital. Le professeur nous guide vers le service et nous confie à une infirmière près du caisson. Sasa fait un grand geste à ses parents et rit de toutes ses dents en les apercevant. Eux ne peuvent retenir une larme et un sourire. Le soulagement se lit sur leur visage, sur tout leur être malgré l’écran de leur pardessus. Alain arrive. Sasa accueille son senseï avec de grands gestes. Je peux rentrer à la maison.
Malgré mon insigne de médecin, je trouve un PV pour stationnement abusif. Ma voiture ne gênait pourtant personne. Décidément, il n’y a pas que la médecine et les hôpitaux qu’il faudrait humaniser! Suite au calvaire de maman – et le nôtre – je m’évertue à rendre ma pratique soucieuse des gens. Chaque fois que l’occasion se présente, je milite pour une vision humaine de la médecine. Dans mes réunions, dans mes discussions, je m’efforce de promouvoir cette conception. Depuis l’accident de Nicolas, je soutiens financièrement l’Action Humanitaire Médicale, qui mène campagne dans ce but. À quoi bon? Avec quels résultats? Cette idée se propage pourtant. Les médias abordent de plus en plus souvent ce problème. Pourquoi alors des attitudes inadmissibles comme je viens encore d’en voir persistent-elles?
Je raconte à Juan les événements de la soirée et l’incident à l’accueil, si proche du sien. La véhémence de mon ton et de mes paroles me surprend. Je dois faire quelque chose, il faut intensifier ce combat.
-- Écoute, Juan, je ne sais pas où je trouverai le temps mais je vais aller voir Nadine. Je vais lui dire que je suis d’accord de participer activement à l’AHMed. Un peu d’argent, ça ne suffit pas. Il faut trouver le moyen d’être plus présent sur le terrain, dans chaque hôpital, partout, il faut faire du lobbying, il faut …
-- Tu t’emportes, Alice. Réfléchis!
-- C’est tout réfléchi! C’est pour ça que je m’emporte. C’est inadmissible. Ça doit changer!
Son regard en dit long sur sa perplexité.
-- Bon, c’est toi qui vois.
-- Tu vois, Juan, j’ai 48 ans, il est temps d’entreprendre quelque chose. C’est un scandale quotidien. Ça doit cesser. Sinon, à quoi ça sert d’être médecin?
Juan esquisse un sourire proche d’un rictus.
-- Tu dis comme Caroline. Sur la plage, tu te rappelles?
Si je m’en souviens! C’était à propos de ma mère. En parlant de la position de Zandrine.
-- Là aussi, il faut faire quelque chose. Je vais en parler avec papa et Zandrine.
Le visage de Juan trahit son ébahissement. Il ne comprend rien. Je me rends compte que j’ai sauté du coq à l’âne et ses yeux écarquillés me font m’esclaffer. Enfin détendue, je lui donne la clé de mes paroles sans cesser de rire. Je me sens plus forte. Quelque chose bouge en moi. Lui n’a pas l’air rassuré.
*
* *
29 décembre
-- Où il est Juan? Je le vois pas.
-- Il n’est pas là. Il n’a pas pu venir.
-- Il est malade?
-- Non, il travaille.
-- On travaille pas le samedi après-midi.
-- D’ordinaire, non. Mais son patron veut terminer un chantier en retard.
-- C’est dommage qu’il est pas là.
Le tambour et la flûte de Pan lancent à nouveau les danseurs sur la scène. Pedro s’assied près de moi. Avec Juan et Consuela, c’est lui qui a le plus œuvré à la réalisation de cette rencontre avec ‘Los Buscandos’. Sans le travail de leur association, probablement le groupe de chanteurs et danseurs chiliens n’aurait-il jamais rêvé de se produire en Europe. À force d’acharnement, ils leur ont décroché des représentations jusque dans les pays limitrophes grâce aux contacts avec les associations d’immigrés. Juan s’est énormément investi. Dès le départ, il a aidé à remuer ciel et terre pour prendre des contacts un peu partout, obtenir des subsides, trouver des logements collectifs ou chez l’habitant. Finalement, plus de vingt ouvriers et paysans chiliens, hommes et femmes passionnés de musique et de danse, originaires du même coin que Consuela, présentent leur culture séculaire à leurs compatriotes émigrés et aux Européens curieux.
La salle est presque trop petite. Pourvu que l’intérêt suscité ici se reproduise ailleurs! Juan serait aux anges de voir l’affluence et le spectacle. Malgré ses protestations, son patron s’est montré inflexible. Sans nul doute il assistera à une autre représentation, mais ce ne sera plus la première, ni ‘chez nous’.
La musique se tait, les costumes chamarrés s’immobilisent. Applaudissements et cris viennent du cœur. Certains Chiliens sont manifestement émus de retrouver une part de leur passé. Les instruments, les voix et les corps reprennent vie, sur un rythme plus lourd, qui traduit l’oppression d’un peuple sous les fardeaux des autorités, qui m’émeut plus encore que lorsque j’ai découvert leur pays et leur vie réelle, voici une vingtaine d’années. L’aspect folklorique, l’esthétique, m’attirent toujours, mais me touchent à présent bien moins que la signification de cette expression populaire, qu’aucun régime n’a pu museler.
L’émotion a passé la rampe. Les nouveaux applaudissements, toujours chaleureux mais plus mesurés, reflètent l’empathie du public. Pedro se tourne vers moi.
-- Juan m’a dit que tu vas aider l’AHMed.
-- Ah, il t’a parlé de ça?
-- Oui, il est content que tu veux faire quelque chose mais il a peur que tu as pas le temps et que c’est pas bon pour les enfants.
Un chant allègre emporte les danseurs mais Pedro continue:
-- Ils sont encore jeunes et si leur maman est pas là …
Le spectacle m’offre un bon prétexte pour ne pas réagir. Contradictions. Contradiction entre mes intérêts et contradiction entre notre mode de vie et les valeurs ancestrales encore vives chez Pedro, Juan et tous ces Chiliens. Oui, je souhaite m’occuper de mes enfants. Et de Juan. Sans me laisser avaler toute crue par ma famille. Oui, je veux m’investir dans notre société, dans une humanisation de notre vie. Sans sacrifier ma famille.
Et moi, est-ce que je me sacrifie ou est-ce que je me réalise dans ces implications, dans ces combats? Quelle orientation prendre? Quel sens donner à ma vie? Ce sens n’est pas prédéterminé, on doit se le façonner. Ne me suis-je pas laissée emporter, depuis le choix de ma profession jusqu’à mes plus récentes intentions, par des éléments extérieurs, par des forces sous-jacentes? Ou par des décisions prises sur un coup de tête? Vers où aller à présent?
Les nouveaux applaudissements me ramènent dans la salle et je reprends contact avec le spectacle. Consuela appelle Pedro, qui me quitte. Nicolas s’est approché de la scène en abandonnant son verre sur notre table. Caroline, toujours assise près de moi, achève son jus d’orange. Je lui pose un baiser sur la tempe et l’attire contre moi.
Le bonheur rayonne sur le visage de toute la troupe après deux rappels. Ils transpirent et certains paraissent essoufflés. Les petites mains de Caroline battent à tout rompre et Nicolas me lance des commentaires enthousiastes. Consuela apparaît sur la scène, appelée par le chef du groupe et poussée par Pedro. Le chef s’adresse à la salle. Il remercie les spectateurs puis exprime dans un mélange d’espagnol et de français toute sa gratitude à Consuela pour son initiative. Elle ne peut réprimer son émotion et tente de cacher ses larmes. Elle rit mais cette reconnaissance la trouble; elle rougit et ne peut que remercier et dire son admiration. Toute la troupe vient l’embrasser et adresse de grands signes au public debout. Ah, si Juan pouvait vivre cet instant de pure félicité!
Dans deux jours, nous passerons la Saint Sylvestre en compagnie de Los Buscandos. Dans deux semaines, ils rentreront chez eux et reprendront leur métier pour continuer à gagner leur vie. Leurs vacances d’été seront achevées. Mais quelle tranche de vie pour eux! Et pour nous! Et quels souvenirs en garderont-ils? Eux aussi vont se retrouver dans leur quotidien. Leur expérience européenne va-t-elle les aider? Ou, au contraire, …? Et nous, cette tranche de vie nous aidera-t-elle à trouver une réponse à nos questions?
Juan et moi avons l’intention de rendre visite à sa famille l’été prochain. Nicolas n’a vu ses grands-parents et ses cousins que deux fois, et Caroline une seule fois. Nous nous réjouissons tous de les retrouver mais je n’arrive probablement pas à prendre la mesure du désir de Juan. J’ai beau avoir eu soif d’indépendance et d’aventure, je n’ai jamais passé plus d’une année au loin. Subitement, je m’aperçois que cet appel ne m’obsède plus. Je ne peux pas dire que je suis en paix avec moi-même mais je me sens une envie de calme toute neuve, un désir de me recentrer, de penser plus aux besoins quotidiens, aux miens et à ceux de ma famille. Je pense que je vais passer plus de temps à la maison. Et pourquoi pas retrouver le plaisir régulier de mon atelier? Je pourrais continuer à ciseler ce buste que j’ai abandonné lors de l’accident de Nicolas, un buste inspiré de mon expérience chilienne et toujours là, inachevé. Je me demande si cette femme verra jamais le jour. Se peut-il que j’aie hésité de manière fétichiste à lui donner sa vie pour éviter de l’échanger contre celle que Nicolas a failli perdre ce jour-là?
Que de questions! Que de complications! Vraiment, il y a urgence: je dois me simplifier la vie. Pedro a raison: je dois accorder plus de temps à nous quatre. Pourtant, je ne me vois pas renoncer à des combats bien nécessaires.
*
* *
12 janvier
-- Vous prendrez bien un petit café avant de retourner.
Caroline et Nicolas allument la télé dans la pièce voisine, tandis que Juan et moi sirotons un expresso avec papa et Zandrine. Elle annonce qu’un de ses cousins vient d’entamer une chimio et commence à nous donner les détails. Elle réveille en moi de sombres relents liés à l’interminable agonie de maman.
-- Heureusement, avec les progrès de la médecine, on peut soulager …
Je dois dire quelque chose, l’arrêter.
-- Je ne suis pas sûre que les progrès améliorent le sort des patients, ni celui de leurs proches.
-- Au moins, on ne laisse plus les malades mourir chez eux à petit feu comme ta maman!
-- Et les proches n’ont plus à soutenir toute la charge, comme toi et moi. Heureusement que Zandrine nous a bien aidés pendant que tu étudiais.
Mes questions au sujet de leurs rapports resurgissent et tourbillonnent.
-- J’aurais tant voulu pouvoir faire quelque chose!
-- Nous avons tous fait ce que nous avons pu. Tu devais commencer ta vie. Tu ne pouvais pas vivre uniquement pour maman, ni pour son souvenir. Mais quand tu es partie avec les ONG, j’étais bien seul. Tu ne peux pas savoir comme c’était dur. Maman avait demandé à Zandrine de ne pas m’abandonner. Zandrine a promis et elle a tenu parole. Heureusement qu’elle était là! Sans elle, je ne sais pas si j’aurais pu continuer à vivre.
Papa est-il en train de me dire que je l’ai délaissé? C’est Zandrine qui rompt le silence.
-- Tu exagères. Tu m’as toujours dit comme tu étais fier de ta fille et que ça te faisait du bien de savoir qu’elle se dévouait pour les autres et vivait une vie qui lui convenait.
-- Oui, mais ça n’enlève rien à ce que tu as fait. Rester seul, c’est difficile.
Zandrine rivale de maman? Nous voici bien loin de ce genre de question. La vie a continué. Qu’importe, à présent! Ai-je vraiment abandonné papa à son veuvage? Je crois que je n’y avais jamais pensé. Dans le contexte actuel, j’ai l’impression que cela non plus n’importe plus à présent. Juan réagit.
-- C’est triste que des gens vivent seuls. Quand on est seul, même chez soi, c’est comme si on était perdu sur un autre continent. La vie n’a plus de sens.
Je ne sais vraiment que dire. Mes fantômes sont-ils en train de mourir? Des fantômes mortels!
-- Qu’est-ce qui te fait rire? Ce que je dis?
Je ne peux pas rétorquer que je souriais à mes fantômes parce qu’ils mouraient!
-- Non, je suis en train de penser que c’est bien que des êtres se rencontrent, comme toi et moi, comme papa et Zandrine. Sinon, comment pourrait-on faire face à la vie?
Je crois que j’ai vraiment assassiné mes spectres, et avec quelle aisance! J’ai peine à croire qu’il suffit de les évoquer avec les intéressés pour en venir à bout. Pourvu que j’arrive à ne pas les ranimer!
Quand nous nous décidons à partir, j’ai le cœur léger et j’embrasse papa et Zandrine plus affectueusement qu’à l’accoutumée.
À peine sommes-nous rentrés à la maison que j’entends Caroline dire à son frère:
-- Moi, je leur ferais un Mawashi Géri ou un Oi Tsuki et ils me laisseraient tranquille. Tu veux que je te montre?
-- Oh, ça ne sert à rien, ça ne m’intéresse pas.
Nicolas a répondu avant que j’aie eu le temps de réagir.
-- Qu’est-ce que tu racontes? Qui le laisserait tranquille?
Ils répondent en même temps.
-- Oh, ce n’est rien, hein.
-- C’est les salauds de son école.
-- Comment, ça, les salauds de son école?
Par bribes, j’apprends que Nicolas se fait maltraiter par des condisciples. Ils l’ont qualifié de gonzesse, de pédé, d’enculé. Quand ils ont appris que sa petite sœur se passionne pour le karaté et qu’il fréquente les cours de danse, ils se sont lâchés. Après l’avoir poursuivi de leurs grossièretés, ils ont joint les coups aux injures et Nicolas leur a servi de souffre-douleur, même de punching-ball. Sans oser réagir ni en parler à la maison. Juan et moi sommes abasourdis. Je profite de l’heure tardive pour reporter toute discussion à demain et envoyer Nicolas au lit en même temps que sa sœur, avec juste quelques mots de soutien et une vague remontrance.
Manifestement, Juan rage. Je suis atterrée, la terre se dérobe sous mes pieds. Nous voici bien loin de cette tranquillité, de cette paix enfin reconstruite tout à l’heure chez papa.
Comment ai-je pu être aussi aveugle? Je l’avais pourtant craint. Un garçon svelte, doux, un garçon avec un beau visage aux traits guère européens. Au seuil de l’adolescence, ses condisciples devaient le brimer un jour ou l’autre. Rien de plus facile que harceler, bousculer un gamin incapable de violence, de réaction méchante.
Et je n’ai rien vu venir. Ni rien constaté pendant des jours et des semaines. Moi, médecin, aux prises quotidiennement avec des problèmes sociaux, moi qui professionnellement suis témoin jour après jour de situations semblables chez mes patients. Quel genre de mère suis-je, aveugle chez moi, engluée dans mon propre questionnement quand je quitte mon boulot?
Brusquement, Juan rompt le silence lourd de notre veillée.
-- Pourquoi il se laisse faire?
Juan fulmine. Lui aurait réagi aux insultes et rendu tous les coups, quitte à se faire rosser.
-- Nicolas ne supporte pas la violence. C’est nous qui le lui avons inculqué.
-- Nous n’avons jamais dit qu’il fallait se laisser faire.
-- Non, et Caroline aurait sûrement réagi autrement.
Je sens remonter en Juan tous les échos nauséabonds de sa jeunesse sous la dictature. Probablement aurait-il pu aller jusqu’à sacrifier sa propre vie pour refuser les brimades et sévices imposés au peuple.
Malgré le sérieux de la situation, je dois réprimer un sourire quand je repense à Caroline déclarant qu’elle allait infliger je ne sais quelle figure de karaté aux ‘salauds’ qui attaquaient son frère. C’est sa réflexion, entendue par hasard, qui m’a ouvert les yeux. J’aurais dû percevoir l’air de plus en plus maussade et renfermé de Nicolas.
-- Tu sais, Juan, on n’y peut rien: chaque enfant naît avec sa personnalité, et il faut tenter de bâtir là-dessus. Et ici, à Liège, nos enfants n’ont pas vécu tout ce que tu as connu, toi, là-bas. Mais je m’en veux de n’avoir pas été plus attentive pour Nicolas.
-- Comment tu veux être attentive? Tu ne vis pas ici!
Sonnée, je suis sonnée. Un véritable uppercut à la mâchoire. Je dois éviter de tomber au tapis, je dois survivre.
-- Juan!
Incapable de répliquer, je m’agrippe. De la main gauche, j’enserre son poignet par dessus les accoudoirs. Je voudrais me blottir contre lui pour qu’il me rassure, pour qu’il me sauve. Je reste figée. Lui aussi est désarçonné.
-- C’est vrai. Je ne sais plus où j’en suis, Juan.
Sa main gauche se pose sur la mienne. Comme une résurrection après l’infini d’un bref instant sans geste ni parole.
-- Moi non plus, je n’avais rien compris, même en le conduisant à ses cours de danse. Je lui demande souvent comment ça va et je n’ai rien remarqué quand il me disait que tout va bien et qu’il me parlait sur un ton qui disait le contraire.
-- Ce n’est pas facile de voir ce qui se passe chez soi. On baigne dedans, on n’a aucun recul.
-- Je me demande pourquoi les profs n’ont rien dit.
-- Ils n’ont peut-être rien remarqué.
-- Bon! Mais nous devons leur parler. Vas-y lundi. Ils doivent empêcher que ça continue.
-- Je ne sais pas, Juan. Tu sais, l’autorité ne fait plus recette chez nous, surtout auprès des jeunes. Et ça n’améliorera pas l’image qu’ils ont de Nicolas si les adultes intercèdent en sa faveur. Je veux bien parler au proviseur mais c’est Nicolas qui doit réagir. Nous devons trouver le moyen de l’aider à y parvenir.
-- Et comment tu vas faire?
-- Attends, réfléchissons! Nous allons essayer de lui parler, de l’amener à réagir.
-- Et tu crois que parler, ça va tout arranger?
-- Écoute, ne partons pas perdants. Au moins, essayons. Nous verrons demain matin. D’ici là, nous avons le temps d’y penser.
Juan maugrée tandis que je vais au lit mais il m’y rejoint bientôt.
-- Tu as raison, Juan. Je vis trop en dehors de nous. Je dois prendre plus de temps pour nous, pour nous quatre. Je dois me recentrer. Tout ça arrive alors que je ne parviens quand même pas à réaliser ce que je voudrais à l’extérieur. Je me demande si je ne gaspille pas mon temps et mon énergie.
Juan ne peut manifestement pas répondre pour moi à mes interrogations et il se tait. Mais mes pensées s’envolent. C’est la première fois que j’entrouvre pour lui le voile de mes doutes. Un pas important de franchi! Sans doute une nouvelle base, si ténue soit-elle, pour me rebâtir au sein de notre couple et de notre famille. J’ai l’impression de respirer plus librement, d’entrevoir une éclaircie dans mon cerveau, de sentir mon cœur battre plus calmement et tout mon corps s’alléger. Pourvu que je puisse entraîner Juan et les enfants vers un avenir plus serein! Je me sens prête à reprendre pinceaux et ciseaux, à recommencer à m’épanouir et à éclairer notre vie. Je suis sûre qu’un renouveau va me renforcer dans mes convictions et dans mes combats, intérieurs et extérieurs. Je ne vais ni plonger ni exploser. Voici belle lurette que je ne me suis plus sentie aussi sereine, aussi posée, aussi forte.
-- Juan, tu dors?
Non, bien sûr, je le sais. Je passe un bras sous sa tête et l’enlace.
-- Viens près de moi. Tu vas voir, ça va aller.
Du moins, je l’espère! Tout est si fragile!
dimanche 2 mars 2008
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire